Que faut-il croire? Croyances complotistes et la pandémie

Publié le novembre 2, 2021
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Qu’est-ce qui prédispose à croire aux théories du complot ? La question est importante à ce stade-ci de la pandémie, surtout si l’on veut répondre aux préoccupations des groupes de la population qui sont plus sceptiques à l’égard de la vaccination. En effet, le discours des personnes qui refusent catégoriquement de recevoir les deux doses du vaccin contre la COVID-19 semble parfois teinté d’une méfiance nourrie, entre autres, par les diverses théories du complot concernant la pandémie.

L’étude COHESION, qui analyse les impacts de la pandémie sur la santé mentale, s’est intéressée, notamment, à la relation entre le niveau de croyances complotistes et la santé psychologique et le bien-être. Des questionnaires ont permis de mesurer à quel point les personnes recrutées avaient une mentalité complotiste en janvier 2021, et de croiser ces données avec différents indicateurs de santé mentale trois mois plus tard, en avril 2021.

Ce blogue, premier d’une série de deux, a pour objectif de décrire le profil des personnes à fortes croyances complotistes. Il s’agit d’une étape préalable à l’analyse du lien entre croyances complotistes et bien-être, qui fera l’objet du deuxième billet de blog portant sur les théories du complot.

Les croyances complotistes : un contiuum de la méfiance

Qu’est-ce-que les théories du complot ?

Les théories du complot sont des fausses croyances qui attribuent la cause d’événements importants ou graves aux intentions souvent malveillantes d’individus ou de groupes puissants qui travailleraient ensemble en secret.

Il existe donc des croyances complotistes spécifiques, mais on peut aussi parler de “mentalité complotiste”, qui constitue la tendance générale à souscrire à ce genre de croyances, peu importe le sujet.

Les croyances complotistes sont donc liées au niveau de méfiance envers les gouvernements, les organismes publics et les compagnies privées. On se situe tous et toutes d’une manière ou d’une autre sur le continuum de la méfiance. Il est sain de remettre en question les décisions et les actions des institutions qui ont un impact sur nos vies. Toutefois, chez certaines personnes, ce niveau de doute se généralise à l’égard du fonctionnement de la société dans son ensemble, risquant de miner la cohésion sociale et d’engendrer de la détresse. Il convient donc d’analyser cette vision du monde sans porter de jugement.

Profil des personnes à fortes croyances complotistes

Statut socioéconomique

Dans notre échantillon de 334 répondants, les croyances complotistes sont surtout associées au niveau de scolarité, au revenu ménager et au statut d’emploi pré-pandémie. Au total, 13 % des répondants présentent un niveau plus élevé de croyances complotistes. On remarque peu de différences dans la proportion de personnes à fortes croyances complotistes entre les hommes (14 %) et les femmes (12 %), ni entre les différentes catégories d’âge.

En termes de niveau de scolarité, on observe une différence marquée entre les personnes détenant un diplôme universitaire et celles qui n’en ont pas. Alors que 6 % des personnes avec un diplôme universitaire affichent une mentalité complotiste, cette proportion grimpe respectivement à 26 % et 22 % chez les diplômés d’une école collégiale ou technique et les personnes n’ayant qu’une formation primaire ou secondaire. Cette différence pourrait s’expliquer par des habitudes différentes de consommation de l’information (ex.: médias traditionnels versus réseaux sociaux), qui, à leur tour, influenceraient les niveaux de croyances complotistes.

On observe une répartition similaire pour les différentes strates de revenus : chez ceux et celles ayant des revenus ménagers de plus de 100 000 $, 5 % affichent une mentalité complotiste (contre 20 % chez celles gagnant moins de 30 000 $). Un revenu ménager plus faible pourrait peut-être nourrir chez les individus une méfiance plus grande à l’égard des institutions publiques et des gouvernements, car leur réalité ne reflète pas nécessairement les engagements politiques des grandes institutions en matière de réduction des inégalités sociales. Très tôt durant la pandémie, des études avaient d’ailleurs déjà remarqué que les inégalités sociales augmentaient les risques d’être infecté par le virus et de développer une forme sévère de la maladie. Il ne serait pas étonnant que les populations plus précaires se sentent délaissées par les institutions, alimentant une certaine méfiance à leur égard.

Enfin, 28 % des personnes qui n’avaient pas d’emploi au début de la pandémie manifestaient des idées complotistes. Cette proportion baisse à 15 % chez les personnes retraitées et 6 % chez les personnes qui avaient déjà un emploi au début de la pandémie. La précarité associée au fait de ne pas avoir d’emploi au moment où la pandémie pourrait influencer le niveau de croyances complotistes de la même manière que le revenu ménager, tel que décrit ci-haut.

Attitudes à l’égard de la vaccination et de la politique

D’autres variables, plutôt liées aux attitudes et aux croyances, révèlent des tendances intéressantes. Sans grande surprise, en janvier 2021, l’intention vaccinale était fortement associée à la mentalité complotiste : 47 % des personnes qui n’avaient pas l’intention de se faire vacciner contre la COVID-19 ou ne pas savoir si elles allaient le faire affichaient un niveau élevé de croyances complotistes, contre seulement 6 % des personnes voulant recevoir le vaccin. Ces résultats sont compatibles avec ceux obtenus dans d’autres études. Même si notre questionnaire sur les croyances complotistes ne sondait pas spécifiquement les complots liés à la vaccination, la forte différence observée suggère que les croyances complotistes font partie, chez l’individu, d’un système de croyances plus large, caractérisé par la méfiance envers les groupes considérés comme puissants ou élitistes, comme les autorités sanitaires.

Une autre trouvaille intéressante concerne le positionnement politique sur l’axe gauche-droite. Plus les personnes se placent vers la droite de l’échiquier politique, plus elles rapportent une mentalité complotiste (i.e., 41 % des personnes se positionnant à droite ont tendance à adopter une vision du monde complotiste, contre 12 % des personnes au centre, et 8 % à gauche. Certains chercheurs et certaines chercheuses ayant observé des proportions semblables expliquent que l’idéologie politique des sources consultées pour s’informer sur la COVID-19 pourraient influencer le niveau d’adhésion aux théories du complot. Avant même la pandémie, d’autres chercheur.es avançaient que c’est la saveur idéologique d’une théorie qui détermine sa propension à être adoptée selon qu’on se considère de droite ou de gauche, mais que les théories qui nient les résultats de la science ont tendance renforcer les discours plus conservateurs, surtout aux États-Unis.

Une fracture rurale-urbaine?

Un dernier aspect intéressant de nos participant.e.s est leur distribution géographique à l’échelle du Canada. Dans les zones rurales, les villes de petite taille et les villes de taille moyenne, on observe respectivement 15 %, 18 % et 24 % de personnes avec une mentalité complotiste, contre 11 % pour les grandes villes. En lien avec le positionnement politique, cette différence pourrait s’expliquer par la distribution inégale des partisans de la droite et de la gauche entre les régions rurales et urbaines. Dans notre échantillon, on remarque d’ailleurs que les régions rurales abritent deux fois plus de partisans de la droite (21 %) que les grands centres métropolitains (10 %).

Conclusion  

Dans ce premier billet de blogue sur les théories du complot en temps de pandémie, nous avons brossé le portrait des personnes à fortes croyances complotistes dans notre échantillon. Les revenus ménagers, le niveau de scolarité, le statut d’emploi, l’hésitation vaccinale, les idées politiques, et le fait d’habiter en région rurale semblent individuellement associés aux croyances complotistes. Toutefois, certains de ces facteurs sont aussi connus pour avoir un impact sur le bien-être psychologique. C’est précisément le bien-être qui constitue l’objet d’intérêt principal de l’étude COHESION. Dans le deuxième billet de blog sur le sujet, il s’agira donc de présenter les résultats de l’analyse de la relation entre les croyances complotistes et le bien-être en tenant compte de tous ces éléments. Restez à l’affût pour la suite !

Références

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Miller, J. M., Saunders, K. L., & Farhart, C. E. (2016). Conspiracy Endorsement as Motivated Reasoning : The Moderating Roles of Political Knowledge and Trust. American Journal of Political Science, 60(4), 824‑844. https://doi.org/10.1111/ajps.12234

Blank, J. M., & Shaw, D. (2015). Does Partisanship Shape Attitudes toward Science and Public Policy? The Case for Ideology and Religion. The ANNALS of the American Academy of Political and Social Science, 658(1), 18‑35. https://doi.org/10.1177/0002716214554756

Rédigé par Alexandre Coderre et le comité éditorial de l'équipe COHESION.

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